Sahagun – Mansilla de las Mulas

L’étape du jour est longue et propose deux tracés au choix :
- au Sud, le “Camino Real“ longe la nationale N120. Ce n’est qu’une autoroute piétonnière plantée d’arbres rachitiques et pourvue, tous les deux kilomètres, d’une aire de repos avec mobilier en ciment et fontaine.
- au Nord, la “Calzada Romana“, est plus sauvage et beaucoup moins fréquentée.
La météo locale prévoit, comme hier, une journée nuageuse et froide.
Je choisis donc l’aventure. Il est évident que s’il avait été annoncé des températures supérieures à 30°, j’aurais opté pour le confort de la voie du Sud.

Comme je suis parti à 7h00 sans rien avaler, je me jette sur deux barres de céréales qui traînent depuis quelques jours dans la poche supérieure de mon sac. À Calzada del Coto, j’abandonne la troupe des pèlerins qui descend vers le Sud. Je traverse le petit bourg dans le plus grand silence et me dirige vers Calzadilla de los Hermanillos.
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La première maison du village s’affiche comme “Comedor“. J’entre et me retrouve dans un salon très “familial“. Une jeune adolescente, qui déjeune en pyjama, m’offre son plus beau sourire et me fait signe d’avancer. J’ai comme l’impression de n’être pas à ma place. Pourtant, la mère, depuis sa cuisine, m’invite à m’asseoir. Je commande deux œufs au bacon, une bière “sin“ et un sandwich pour plus tard. Après une demi-heure de repos, je repars rassasié et satisfait de l’accueil sympa de cette famille qui met à profit le Chemin pour mieux vivre dans sa région.
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Commence alors une longue virée solitaire de 16 kilomètres. J’ai le vent dans le nez et me distrais en enfilant et retirant mon poncho au rythme des averses. Un chantier de percement d’un nouveau canal m’oblige à un détour de quelques centaines de mètres, puis je retrouve la chaussée romaine pour descendre sur Reliegos.
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Plus de trente kilomètres couverts, mes pieds et mes genoux commencent à me faire souffrir. Dans l’axe de ma route, le ciel est exceptionnellement noir, je n’aurai pas le temps de rejoindre l’étape avant l’orage. J’ai maintenant le choix entre, accélérer pour éviter la pluie au risque de déclencher une tendinite et assurer un pas régulier avec la certitude de me faire rincer. Je choisis d’arriver trempé.

Petits conseils pour ceux qui préparent leurs Chemins et préfèrent les sentiers aux bords de nationales :
- Dans l’étape Fromista – Carrion de los Condes, c’est à la sortie de Poblacion de Campos qu’il faut quitter la piste qui longe la nationale et prendre à droite. À la hauteur de Villarmentero, il faut continuer tout droit le long de la rivière puis suivre les indications du guide Rando.
- Dans l’étape Sahagun – Mansilla de las Mulas, attention si vous choisissez la “calzada romana“, le chantier de percement du canal, avant d’arriver à Reliegos, risque de vous poser des problèmes dans les mois à venir.

Dimanche 7 Juin 2009, cinquantième étape.
Mansilla de las Mulas – Leon
18,7km, 4h45 de marche.

Carrion de los Condes – Sahagun

Je suis déjà sur le pont qui enjambe le rio Carrion quand sonnent 6 heures. Il fait encore nuit, je distingue mal les balises, mais un couple d’Allemands me double et je décide de le suivre.
Il fait plutôt frisquet et je marche, les mains dans les poches, pour tenter de me réchauffer. La Meseta est toujours aussi plane, aussi monotone et j’enchaîne les pas mécaniquement.
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Au bout de 3h30 (j’ai couvert 16,8km) et, toujours pas réveillé, j’entre dans le bar de Calzadilla de la Cueza. Je reconnais, attablés, tous ceux qui m’ont dépassé sur le Chemin. Comme il n’est pas dix heures et que les possibilités de distraction offertes par le “pueblito“ sont nulles, je décide de pousser jusqu’à Sahagun (24,3km). Le ciel est couvert, l’orage menace, le soleil reste discret, c’est la journée idéale pour s’éloigner de ces paysages sans surprise.
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Toujours en père peinard, sans forcer le rythme, je dépasse Ledigos, Terradillos de los Templarios, Moratinos pour atteindre San Nicolas del Camino. Il est 14 heures et la fatigue commence à se faire sentir. Je profite d’une auberge pour avaler un plat de macaronis et d’excellentes “albondigas“. Une heure de repos, le plein de sucre lent effectué, c’est juste ce qu’il me fallait pour terminer l’étape.
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Demain, j’essaierai d’ajouter 37,4km aux 41 d’aujourd’hui, avant de lever le pied dimanche, puis de profiter d’une journée de repos, lundi, dans la belle ville de Leon.

Clin d’œil : Bon anniversaire petit frère.

Samedi 6 Juin 2009, quarante-neuvième étape.
Sahagun – Mansilla de las Mulas
37,4km, 9h30 de marche

Fromista – Carrion de los Condes

Etape courte implique grasse matinée. Il est 7h30 quand je rejoins la troupe de nos cousins germains. Ce matin, c’est encore plus impressionnant que les jours précédents, il y en a de plus en plus. Entre Fromista et Villarmentero de Campos, les promeneurs ont la même moyenne d’âge que ceux qui flanent sur la promenade des Anglais à Nice, à part qu’ils sont Allemands.

Je n’en peux plus, je trouve une échappatoire en empruntant un chemin de traverse et en rejoignant une variante qui longe le rio Ucieza. Instantanément, je me retrouve seul. Sur ma droite, le rio m’accompagne encaissé entre deux hautes rives. À sa surface (j’ai d’abord cru à de la pollution), une multitude de petites fleurs blanches. Je suis au calme et le lieu m’inspire. Je multiplie les prises de vues.
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Mon téléphone sonne, une agence de Zaragoza souhaite m’acheter une image pour un dépliant de promotion du “Camino Frances“. Je lui fais la même réponse qu’à un magazine espagnol qui souhaitait illustrer un reportage sur le Chemin en sélectionnant des photographies couleur repérées sur ce blog. Les vignettes qui accompagnent mes articles sont de médiocre qualité technique (compact Fuji F30 / 6,3 mégapixels) et ne peuvent décemment pas être diffusées professionnellement.
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C’est après avoir contourné la chapelle de la Virgen del Rio que je retrouve la Meseta dans toutes ses dimensions. Il me reste 8 kilomètres à parcourir, dans la solitude propre à chaque pèlerin, au milieu des vallonnements qui, jour après jour, virent du vert au jaune. Deux heures de vrai plaisir, d’abord le silence qui fait résonner vos pas sur la piste, puis l’immensité qui vous enveloppe (je devine, très au Nord le massif des Picos de Europa), enfin, la certitude de vivre un moment privilégié.
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Je franchis le point haut de San Cristobal et le charme s’évanouit aussitôt. La P980 et son flot de marcheurs m’attendent, 400 mètres en contrebas.
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Demain, entre Carrion de los Condes et Calzadilla de la Cueza, 16,8 kilomètres de ligne droite, sans village, sans ombre, sans fontaine, sans RIEN. La météo prévoit de la pluie (c’est une chance) mais du coup, comme cela ne représente que 4 heures d’effort, je ne sais plus quoi faire. Il est donc possible que j’enchaîne avec une partie de l’étape suivante, jusque vers 14h00. J’agirai en fonction des circonstances.

Vendredi 5 Juin 2009, quarante-huitième étape.
Carrion de los Condes – Calzadilla de la Cueza
16,8km, 4h15 de marche.

Hontanas – Fromista

Aujourd’hui, 29km sont au programme. Petit-déjeuner à 6h00, départ à la fraîche, l’organisation est parfaite.
Après quatre kilomètres de sentiers, je débouche sur une route provinciale. Elle a beau passer sous les voûtes ruinées du couvent de San Anton, elle m’impose cinq longs kilomètres d’asphalte.
Mais apparaissent bientôt, la collégiale Santa Maria del Manzano et, en vigie, l’ancien château fort de Castrojeriz.
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Je m’offre une petite pause et repars. Ce matin, c’est l’affluence habituelle sur le Chemin, Brésiliens, Allemands et de rares Français, avancent par petits groupes. Chacun va gravir, comme il le peut, la côte de Mostelares. Au sommet, je m’attends à découvrir un vaste plateau. Pas du tout, au bout de 600 mètres, tout le monde redescend. C’était bien la peine. Mais comme je tiens à tirer profit de l’ascension, je photographie le paysage qui s’étend en contrebas.
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Quelques kilomètres plus loin, je franchis le rio Pisuerga et quitte la province de Burgos pour entrer dans celle de Palencia. Nouvelle courte halte en terrasse d’un bar d’Itero de la Vega et je relance la machine. Jusqu’à Boadilla del Camino, je retrouve les vastes étendues ondulées de la meseta céréalière. Et me revient à l’esprit, comme une évidence, la comparaison évoquée hier. À droite la houle, large, comme celle qui m’avait rendu malade lors de ma première sortie à bord du Begnat (chasseur de thons à la canne de Saint-Jean-de-Luz). À gauche, de belles vagues dont la crête écume déjà et qui semblent prêtes à déferler sur le Chemin.
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Enfin Boadilla, je fais rapidement le tour des trois auberges, aucune ne dispose de connexion Internet. Il ne me reste plus qu’à rallonger l’étape de 6 kilomètres pour atteindre Fromista. Il est 13h30, mes arpions ont chaud dans leurs chaussures, mais l’envoi des articles d’hier et d’aujourd’hui ne dépend plus que d’eux. Hardis!…
Le Chemin longe le canal de Castilla, parfois à l’ombre, et il n’est pas plus de 15 heures quand j’arrive au terme des 35,2km de l’étape.
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Eglise romane San Martin de Fromista.
Et moi qui ai profité de l’après-midi d’hier pour revoir tout mon calendrier prévisionnel afin d’éviter les étapes de plus de 30 bornes, j’ai l’air malin…

Jeudi 4 Juin 2009, quarante-septième étape.
Fromista – Carrion de los Condes
20,8km, 5h15 de marche.

Burgos – Hontanas

Arrivé au terme de l’étape proposée par le guide (Hornillos del Camino) à 11h00, je décide de pousser jusqu’à Hontanas (halte préconisée par les Belot) et de rajouter 10,6km aux 19,1 initiaux. Le ciel est sans nuage mais, comme les jours précédents, un petit vent frais rend la chose agréable. Le petit plus parcouru aujourd’hui ne sera pas à faire demain si le temps vire à la canicule. Du coup, je peux tenter de rééquilibrer mon planning des deux prochaines semaines et réduire les étapes marathon de Mansilla de las Mulas et Hospital de Orbigo.
Mis à part ces petits détails d’organisation interne, la “meseta“ est bien au rendez-vous.
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De vastes étendues de blés verts qui ondulent au rythme des risées, des vagues végétales qui se brisent sur des récifs de pierres sèches, de très rares îlots boisés, une marine dont le bleu Océan aurait été remplacé par un vert intense.

Et, sans les avoir espérés si tôt, cachés dans le creux d’un vallon, apparaissent le clocher et l’enchevêtrement de toits de tuiles d’Hontanas. Juste à temps pour passer à table.
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Dans l’auberge, les Allemands sont omniprésents. Cette année, plus de la moitié des pèlerins est originaire d’outre-Rhin. La faute en revient à Hape Kerkeling qui a, récemment, publié dans la langue de Goethe un best-seller sur le Chemin. Depuis, le “Camino frances“ est à la mode en Allemagne. Autant dire, pour résumer, que l’après-midi sera abondamment arrosée à l’ombre de l’église. Bières mais pas que, les teutons sont plutôt curieux et apprécient les “tintos“, “rosados“ et “blancos“ d’Espagne. La culture du pèlerin passe aussi par là. Un dicton local affirme d’ailleurs : “El buen pelegrino va con buen vino“, ça fonctionne aussi en français, traduisez.

Mercredi 3 Juin 2009, quarante-sixième étape.
Hontanas – Boadilla del Camino
29,0km, 7h15 de marche.

Burgos, repos

À partir de demain, traversée de la Meseta pendant 200 kilomètres, jusqu’aux monts de Leon. L’altitude moyenne de ce plateau est de 850 mètres. Glacial l’hiver, il peut être torride l’été. À quelle sauce vais-je être cuisiné, béarnaise douce ou “salsa brava“ piquante ?… C’est sur cette portion du Chemin que je risque de perdre la “tripita“ que je tente de conserver à grandes gorgées de “cerveza“ fraîche. La piste qui tire de longues lignes droites sans ombre, sans villages, sans points d’eau, au milieu de vastes étendues de céréales, impose humilité et respect. Dur, dur, si Phoebus s’en mêle!… Il est donc probable que j’adapterai, aux conditions climatiques, le découpage du parcours. Heureusement qu’un couple de pèlerins rencontré en France (Josette et Guy Belot) me communique ses bons plans pour franchir l’obstacle. Mais j’ai conscience que les dix jours qui me séparent d’Astorga peuvent être les plus durs du Chemin.

Aujourd’hui, repos pour profiter un peu de Burgos et de sa cathédrale Santa Maria, l’un des plus beaux exemples d’architecture gothique en Espagne.
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Façade de la cathédrale de Santa Maria (1), représentation de Santiago matamoros (2), statue en bronze d’un pèlerin du Chemin (3).

Je profite de cette journée de liberté pour “interpréter“ en noir et blanc quelques-uns des plus beaux paysages photographiés depuis mon passage à Lacommande.
Parallèlement au blog que j’essaie (tant bien que mal) d’alimenter quotidiennement, je réalise en noir et blanc argentique une série de paysages que j’intitulerai “Portraits de Santiago“ et que je présenterai en exposition, l’an prochain, en 2010, année jacquaire.
En avant-première, quelques exemples de ce que je donnerai à voir.
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Mardi 2 Juin 2009, quarante-cinquième étape.
Burgos – Hornillos del Camino
19,1km, 5h00 de marche.

Agés – Burgos

Malgré le ronflement permanent d’Angel, la nuit a été bonne et je me suis même offert une grasse matinée dominicale, d’une heure, jusqu’à 6h45. L’étape d’aujourd’hui doit me conduire jusqu’à Burgos, capitale de province, ville riche en patrimoine, cité du Cid, où je prendrai une journée de repos.

Dés la sortie du bourg d’Agés, un alignement d’arbres dans le contre-jour attire mon attention. Je sors mon petit compact numérique et réalise la photo ci-dessous.
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Et je ne peux m’empêcher d’évoquer le souvenir d’un vieil ami, Giovanni Zampieri, qui avait monté un laboratoire Cibachrome au début des années 80, près de la place de la République à Paris. À l’époque, je lui confiai mes diapositives pour qu’il en réalise des tirages d’exposition. Il ressemblait à un vieux druide, cheveux longs et barbe grise. Il était italien d’origine et parlait le français avec un fort accent. Un jour que je passais récupérer mes images, il me posa une simple question : “Sais-tu ce qui est le plus important en photographie ?“ Comme je n’avais pas de réponse à lui proposer, il ajouta : “La loumière“.
Ces arbres dans le soleil levant n’ont rien de remarquable, seule la lumière qui les habille justifie la prise de vue.
Où que tu sois, Giovanni, celle-là est pour toi.

Entre Atapuerca et Cardeñuela Riopico, je grimpe assez sèchement jusqu’à un point haut situé à 1060m (termino de Atapuerca) marqué par une grande croix et un monticule de cairns laissés par les marcheurs-pèlerins.
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Plus bizarre, quelques mètres plus loin, un ensemble de cercles concentriques est matérialisé au sol par des galets. Deux marcheurs tournent en rond. Personne n’a su me donner une explication valable pour cette œuvre de land-art.
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Vers l’Ouest, je distingue parfaitement Burgos et les flèches de sa cathédrale. Manon (voir début du blog) et de nombreux habitués du Chemin m’ont averti du peu d’intérêt de l’entrée dans Burgos. Polygones industriels et zones commerciales s’enchaînent pendant plusieurs kilomètres, incitant les pèlerins à prendre un bus pour atteindre le centre. Pour moi, ces kilomètres font partie du Chemin, il n’est donc pas question que je les évite.
Passé l’autoroute Vitoria-Leon, j’emprunte une piste de terre qui longe pendant 2,5km les pistes du nouvel aéroport de la ville. Je retrouve la N120 à Castañares, traverse quelques quartiers populaires, et débouche dans une large avenue qui m’amène jusqu’aux abords du quartier historique. Rien de vraiment désagréable (aparté pour Manon).

Lundi 1er Juin 2009, repos.
Burgos

Belorado – Agés

Le clocher de Belorado n’a pas encore sonné les trois coups de 6h45 quand je mets en route. Mon moteur, un vieux diesel, tarde à trouver son rythme de croisière. Je marche toujours très lentement les deux premières heures ce qui ne m’empêche pas de dépasser les villages endormis de Tosantos et Villambistas. Le paysage est toujours aussi monotone, toujours aussi “riojano“, toujours de grandes étendues de cultures industrielles. Je me prépare à l’ennui quand apparaît, dans un vallon du rio Oca, Villafranca Montes de Oca.
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En quelques mètres, tout change. Un virage à droite et j’attaque un raidillon qui me fait sortir du village puis entrer dans un bois de chênes. La piste, ombragée, magnifique, me hisse jusqu’à l’altitude 1150m du puerto de la Pedraja. Sur la ligne de crête, je traverse d’abord une lande de bruyères géantes, puis des plantations de sapins.
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Je plonge ensuite, littéralement, dans un ravin (Cerrada de la Pedraja) pour remonter en face une pente à 20%. Au sommet de cette escalade, je longe une nouvelle crête plantée d’éoliennes avant de pénétrer dans une vaste forêt de résineux. La promenade est plus qu’agréable pour atteindre San Juan de Ortega.
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Mais comme ce bourg manque d’infrastructures d’accueil, je choisis de me rendre à Agés et rallonge l’étape de 3,7km. À nouveau, le Chemin emprunte une piste forestière ombragée. J’avance sans difficulté, même pas mal aux pieds, et il est tout juste 14 heures quand j’entre dans l’auberge.
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Depuis Belorado, la veille, j’ai réservé une chambre individuelle pour échapper aux ronfleurs qui me persécutent depuis près d’une semaine (encore la nuit dernière). Déception, la réceptionniste m’annonce qu’il n’y a pas de chambres individuelles, que c’est un malentendu, qu’il n’y a que des chambres à deux lits. “À la guerre comme à la guerre“, réponds-je, et je la préviens qu’un autre marcheur (Angel), qui me suit et qui a fait la même réservation, compte, lui aussi, sur une chambre à un lit.
“Justement, me dit elle, c’est lui que nous comptions installer dans votre chambre“. D’accord pour moi puisqu’il me semble me souvenir qu’Angel évite les dortoirs par crainte des ronfleurs. À l’instant même où je rédige cet article, Angel fait la sieste dans le lit voisin du mien et ronfle comme un hors-bord. Nouvelle déception avant une nouvelle nuit rythmée.

Dimanche, 31 mai 2009, quarante-quatrième étape.
Agés – Burgos
25,1km, 6h30 de marche.

Santo Domingo de la Calzada – Belorado

Chose promise, chose due, je dois vous raconter le miracle de la poule et du coq de Santo Domingo de la Calzada. Mais tout d’abord, autant en profiter pour vous dire deux mots de ce Saint Dominique, moine bénédictin né à Viloria de la Rioja en 1019, grand maître d’œuvre à qui l’on doit un pont sur l’Oja, une route et un hospice pour les pèlerins. Ces réalisations lui valurent l’ajout de “la chaussée“ à son nom et firent de lui le patron des ingénieurs Ponts et Chaussée.
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Quant aux deux célébrités de la cathédrale de Santo Domingo, la poule et le coq que vous découvrez dès votre entrée dans la nef, dans un poulailler de bois suspendu à 3/4 mètres de hauteur, elles commémorent un surprenant miracle.
Un jeune pèlerin, voyageant en famille, avait été injustement pendu pour vol suite à la dénonciation d’une servante jalouse. Éconduite, celle-ci avait caché de la vaisselle d’argent dans ses bagages. De retour de Compostelle, ses parents l’entendirent leur dire du haut de son gibet qu’il était toujours vivant parce que Saint Jacques le protégeait. Ils s’adressèrent alors à un juge pour le faire libérer et celui-ci, qui était en train de manger des volailles rôties, leur répondit avec ironie : “Il est aussi vivant que ce coq et cette poule vont se mettre à chanter“. Et, ô miracle, le coq se mit à chanter et la poule à caqueter. Aussitôt, le magistrat fit détacher l’innocent et pendre à sa place la fautive.
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Laissons ces belles légendes de côté pour revenir à nos moutons, pour retrouver les longues files de pèlerins qui, aujourd’hui encore, ont longé avec obstination la N120.
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Au milieu de vastes étendues parfaitement cultivées, nous avons avancé sous le soleil, encouragés par les nombreux coups de trompe des chauffeurs routiers.
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Les villages sont parfaitement répartis sur le parcours, me permettant de me ravitailler en eau fraîche. Malheureusement, le Chemin n’a plus rien d’intimiste depuis qu’un important groupe organisé est venu grossir le flot des marcheurs.
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Mais les auberges de Belorado, surveillées par les cigognes depuis le haut de leur clocher, sont suffisamment nombreuses pour que j’arrive encore à trouver un lit.

Samedi, 30 mai 2009, quarante-troisième étape.
Belorado – San Juan de Ortega
24,4km, 6h10 de marche.

Najera – Santo Domingo de la Calzada

Un kilomètre à pied, ça use, ça use, un kilomètre à pied, ça use les souliers. Mille kilomètres à pied ?… Et bien non, finalement, mille kilomètres ne suffisent pas pour entamer mes semelles en Vibram. Tout ça pour vous dire que, ça y est, j’ai passé la barre des mille bornes !… Il me reste donc moins de 600 km à couvrir pour atteindre la Plaza del Obradoiro.

Ce matin, comme hier, beau temps et fraîcheur sur le Chemin. Ma nuit en gîte a été perturbée par un seul ronfleur (étonnant pour une chambrée de 40 personnes), et c’était mon plus proche voisin. Je devrais jouer au loto.
Sinon, dès 6h15, les néons s’allument et les files d’attente s’allongent devant les lavabos et les WC (peu nombreux), devant l’unique machine à café. Le genre de truc qui m’énerve, je pars sans déjeuner. La lumière de l’aube dore les vignes, j’arrive rapidement à Azofra.
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Bizarrement, alors que beaucoup viennent retrouver un peu de sérénité sur le Chemin, le stress du Chemin existe. Stress dès le réveil comme je viens de vous le raconter, stress qui vous fait accélérer pour arriver avant que l’auberge soit pleine, stress qui vous fait avancer votre repas pour trouver une table libre dans les restaurants qui proposent des menus pèlerins. J’avoue ne pas être venu sur le Chemin pour participer à une course-raid, bien au contraire. Une pensée d’Edgar Morin que devraient méditer tous les marcheurs et pèlerins : « À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ».
Donc, je traîne, je baguenaude, et tous me dépassent.
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Après une longue virée au milieu de cultures et de travaux d’irrigation, j’arrive à Cirueña où je me retrouve confronté au marasme économique de l’Espagne d’aujourd’hui. À gauche, un terrain de golf ultramoderne avec club-house et voiturettes, sans un seul pratiquant. À droite, des ensembles immobiliers flambant neuf et vides à 90%. La crise est là, palpable. Pendant des années, l’Espagne a assuré l’essentiel de son développement économique en construisant à tout va. Le pays était montré en exemple, on parlait alors du Japon de l’Europe.
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Les banques ont soutenu des investisseurs pour qu’ils s’endettent en bâtissant et, qu’à leur tour, ils poussent des milliers d’accédants à la propriété à souscrire des crédits (le plus souvent à taux variables). En septembre dernier, tout s’est effondré. Les banques ont récupéré des parcs immobiliers d’investisseurs en faillite et ne trouvent plus d’acheteurs pour récupérer leurs fonds initiaux.

Demain, pour changer des financiers qui ont convaincu nos gouvernants de changer le rien en tout, je vous raconterai le miracle de la poule et du coq de Santo Domingo de la Calzada.

Vendredi, 29 mai 2009, quarante-deuxième étape.
Santo Domingo de la Calzada – Belorado
25,1km, 6h20 de marche.